Interview de George R.R.Martin
de George R. R. Martin
aux éditions
Genre : Entretien

Auteurs : George R. R. Martin
Date de parution : avril 2012 Inédit
Langue d'origine : Français
Type d'ouvrage : Interview mail

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Sous les feux de l’actualité en ce moment, voici une interview inédite de George R.R.Martin dans laquelle il revient sur les origines du Trône de Fer...

(une interview traduite avec l’aimable autorisation de Josh Roberts et du site smartertravel.com)

SmarterTravel : M. Martin, c’est un plaisir de vous parler. Je suis un fan du Trône de fer depuis le premier tome en 1996.
George R. R. Martin  : Oh, et bien vous avez été de ce long et étrange voyage avec moi (rires).

SmarterTravel : Cela a été un voyage amusant, même si vous avez fait des choses terribles durant toutes ces années à mes personnages préférés ! Vos livres sont parfois décrits comme « de la fantasy pour ceux qui n’aiment pas vraiment la fantasy ». Je pense que le premier en particulier [A Game of Thrones] se lit surtout comme un roman historique, la magie n’apparaissant qu’à la frange. Les éléments surnaturels deviennent plus importants dans les romans suivants, mais l’histoire garde quand même ce côté historique. Voyez-vous la fantasy et le roman historique comme les deux faces d’une même pièce ?
George R. R. Martin  : Oui, ce sont au minimum de faux jumeaux. Ils possèdent les mêmes attraits pour le lecteur. Ils offrent les mêmes plaisirs – vous amener en dehors de la société dans un monde imaginaire ou une autre époque historique où la vie, la culture et la société étaient différentes. Les deux offrent au lecteur l’opportunité d’expérimenter un monde différent. Pour moi, ils ont beaucoup en commun.

SmarterTravel : Intrigues politiques, guerre civile et lutte pour le pouvoir sont au cœur de vos livres. Ils ont cette âpreté propre au monde réel que l’on ne trouve pas toujours dans la littérature de fantasy. Par rapport à Tolkien [Martin a été surnommé le « Tolkien américain » par le magazine Time], ce n’est pas une histoire traditionnelle de quête – il n’y a aucun anneau magique à détruire. Le Trône de fer était-il une réaction à Tolkien, ou plutôt une réaction aux nombreux auteurs ayant imité Tolkien ?
George R. R. Martin : Plutôt la dernière option. Je suis un grand fan de Tolkien. J’ai lu Le Seigneur des anneaux quand j’étais au lycée. Il a eu un énorme impact sur moi et a vraiment solidifié mon amour pour la fantasy. Je le relis encore de temps en temps. Je crois que toute la fantasy moderne dérive de Tolkien.
Ceci étant dit, bien évidemment, comme avec n’importe quel livre à succès, Tolkien a été imité, imité et encore imité. Je pense que beaucoup de ces imitateurs se sont trompés. Ils ont pris des éléments de Tolkien, ont enlevé certaines des choses qui rendaient ces éléments intéressants et ont écrit des histoires qui m’apparaissent comme inférieures. Je ne voulais pas faire ça.
Et puis, je lis beaucoup de romans historiques, aussi bien des auteurs classiques du genre que j’ai lus il y a des décennies – comme Thomas B. Costain ou Frank Yerby – que des auteurs plus contemporains comme Bernard Cornwell, Sharon Kay Pennman ou Philippa Gregory.
Je voulais faire rencontrer ces deux univers : un peu de la magie, du merveilleux et de l’imaginaire de la fantasy avec le réalisme et la complexité du roman historique.

SmarterTravel : Vous avez expliqué une fois que le mur d’Hadrien avait été votre inspiration pour le Mur de Westeros. Comment la visite du mur d’Hadrien a-t-elle amené à l’idée de la Garde de nuit ?
George R. R. Martin : J’ai vu le mur d’Hadrien pour la première fois en 1981. C’était à l’occasion de ma première visite en Angleterre et, en fait, je crois bien que c’était également la première fois que je quittais les États-Unis. Je voyageais avec mon amie Lisa Tuttle, qui a collaboré avec moi sur le roman Windhaven. Elle avait déménagé en Angleterre et s’était mariée à un Anglais. Elle me faisait visiter. Nous roulions dans la campagne et avons atteint le mur d’Hadrien au coucher du soleil – c’était la fin de a journée et tous les bus touristiques quittaient le site.
Nous avons vu des gens rejoindre leur bus et partir parce qu’il allait faire nuit. Nous avions le mur pour nous seuls. C’était super parce qu’on était en automne et la journée avait été fraîche. Le vent soufflait, j’ai grimpé sur le mur et c’était tout simplement génial.
Il n’y avait personne autour. J’ai regardé vers le Nord alors que le crépuscule s’installait et j’ai essayé de m’imaginer ce que ça faisait d’être un Romain stationné là quand le mur était une vraie protection, quand c’était la fin de l’Empire romain et que vous ne saviez pas vraiment ce qui pouvait arriver de ces collines ou des bois un peu plus loin. Les Romains ont fait venir des hommes de l’ensemble de leur gigantesque empire, vous pouviez donc être originaire d’Afrique, de Syrie ou d’Égypte et être assigné à cet avant-poste. Quel étrange monde cela devait être pour vous.
Ça a été une expérience importante qui m’est restée. Ce n’est qu’une décennie plus tard que j’ai commencé Le Trône de fer. J’avais toujours en tête cette vision et je me disais « Je veux écrire une histoire sur des gens gardant la fin du monde ».
Bien sûr, la fantasy est plus grande, plus colorée qu’un mur de trois mètres de hauteur. Il n’allait donc pas convenir. Mon mur fait deux cents mètres de haut et est fait de glace. Et ce qui vient du Nord est un peu plus terrifiant que des Écossais ou des Pictes, ces hommes dont les Romains se méfiaient.

SmarterTravel : La deuxième saison de la série d’HBO se déroule durant A Clash of Kings et nous amène sur les terres au-delà du Mur. Pour la production, ils ont utilisé l’Islande en remplacement. Est-ce que cet arrière-pays volcanique était ce que vous imaginez pour cette région de Westeros ? Pour La Forêt hantée, les Crocgivre ou les Contrées de l’éternel hiver ?
George R. R. Martin : Je n’ai jamais été en Islande, ce que je regrette. Je voulais visiter le plateau de tournage cette année mais j’ai été trop occupé avec notamment la tournée pour la promotion du nouveau livre. Je n’ai pas pu m’y rendre. Je ne peux pas vraiment comparer avec la vraie Islande mais j’ai vu quelques photos du tournage et c’est incroyablement beau.
L’Islande est relativement petite. L’au-delà du Mur est bien plus grand que ce pays – probablement même plus grand que le Groenland. Et les endroits les plus proches du Mur sont très boisés. Cela ressemble plus au Canada – la baie de Hudson ou les forêts du Canada juste au nord du Michigan. Au fur et à mesure que vous progressez vers le Nord, cela change. Vous arrivez dans des paysages de toundra, d’étendues gelées. Cela devient un vrai environnement arctique. Il y a des plaines d’un côté et des grandes montagnes de l’autre. Encore une fois, nous sommes en fantasy, donc mes montagnes ressemblent à l’Himalaya. Il est toujours possible de jouer avec ce genre de choses en écrivant.
Quant à ce qu’il y a vraiment au nord dans mes livres... nous ne l’avons pas encore exploré. Ce sera fait dans les deux derniers.

SmarterTravel : Vous avez écrit le script de l’événement majeur de cette deuxième saison, la bataille de la Néra. L’un de mes passages favoris dans cette bataille est le piège tendu par Tyrion, l’immense chaîne sous-marine utilisée dans la rivière. Cela rappelle une tactique similaire employée dans la bataille de Constantinople il y a des siècles...
George R. R. Martin : Cela fait partie de mes sources d’inspiration. Ces chaînes ont été utilisées un grand nombre de fois dans l’histoire et les batailles pour des buts très variés. Bien sûr, on peut les utiliser de différentes manières. Vous pouvez les lever assez tôt pour fermer le port – ou la rivière dans notre cas – pour empêcher les navires de rentrer. Mais ce n’était pas le plan de Tyrion. (Petit spoiler) Ce qu’il voulait faire, c’était d’attirer le maximum de la flotte de Stannis et lever la chaîne derrière elle pour que les navires ne puissent faire demi-tour quand il lâche le feu grégeois sur eux.
Le feu grégeois de la série est une version magique du feu grégeois antique – pour revenir à la référence de Constantinople. Et, une fois de plus, la fantasy a tendance à exagérer les choses. Donc la puissance de ce feu est multipliée par 10. C’est vraiment une chose affreuse, ça brûle avec des flammes vertes, ce qui est un effet pyrotechnique sympa. Je ne suis pas certain qu’on aura ça dans la série mais j’ai hâte de voir l’épisode. J’espère qu’ils l’intégreront.

SmarterTravel : Après avoir entendu parler de Dorne dans les premiers livres, on visite enfin cette région dans le quatrième livre, A Feast for Crows. Elle me rappelle le Pays de Galles mais on y retrouve aussi des traces d’Espagne et de Moyen-Orient. Vous semblez emprunter librement à plusieurs cultures.
George R. R. Martin : Oui. Vous pouvez faire une transposition exacte du monde réel dans un univers de fantasy mais, dans ce cas, vous pouvez tout aussi bien écrire un roman historique. Quel est l’intérêt d’utiliser un personnage qui est exactement comme Henry VIII ? Si vous voulez faire ça, il suffit d’écrire sur Henry VIII. C’est bien plus intéressant de prendre certains éléments de ce roi, d’autres d’Edward IV et peut-être des choses ici et là, de les mélanger et d’utiliser son imagination pour créer son propre personnage – quelqu’un qui est vraiment lui-même et non pas la copie d’un personnage historique. C’est la même chose pour les batailles. L’Histoire est pleine d’événements fabuleux et de détails que vous pouvez lire dans des livres. Ma femme est toujours plongée dans des livres d’histoire, à dire que l’on ne peut pas inventer ce qu’on y trouve. Ces romans historiques sont une vraie mine d’or pour tout écrivain de fantasy.

SmarterTravel : Valyria est un endroit que l’on ne voit jamais dans les livres mais dont la présence se ressent fortement. Je l’ai toujours associé avec l’Empire romain mais quand vous décrivez le fléau de Valyria avec la mer bouillonnante et les tsunamis géants, cela rappelle notre propre légende de l’Atlantide. Je suis sur la bonne piste avec ces comparaisons ?
George R. R. Martin : Oui. Encore une fois j’ai mélangé et associé plusieurs idées. Certains éléments de Valyria rappellent la Rome antique. Cet empire a dominé le monde pendant des siècles. Contrairement à Rome, sa domination était en partie due à la magie et les dragons mais également grâce à la force de ses armées. La chute de l’Empire romain a été un processus lent qui a duré plusieurs siècles alors que pour Valyria, cela s’est passé en une nuit. En ce sens oui, cela ressemble plus aux légendes de l’Atlantide.
Une des influences du fléau de Valyria vient d’une histoire vraie en Nouvelle-Zélande – l’éruption volcanique qui a détruit les Pink and White Terraces. C’était une formation géologique considérée comme l’une des sept merveilles du monde durant l’époque victorienne. Les gens venaient du monde entier pour voir ces merveilleuses terrasses de calcaire d’où coulaient des rivières d’eau chaude volcanique. Il y avait une série de bassins naturels dans les niveaux inférieurs et l’eau se refroidissait à mesure qu’elle coulait d’un bassin à l’autre. Tout en haut, l’eau était brûlante mais en bas, elle était juste chaude.
C’était un lieu magnifique mais volcanique. Un jour, tout a explosé – la zone entière s’est soulevée. Heureusement, l’endroit n’était pas vraiment habitable. Il n’y a donc pas eu de victimes lors de la catastrophe. Mais ces deux merveilles, le lac qui les entourait et une autre grande zone ont disparu du jour au lendemain. La dernière fois que j’étais en Nouvelle-Zélande, nous étions à Rotura où il y a un musée qui contient une pièce qui parle uniquement de ces terrasses et leur destruction.
Un autre événement similaire a été l’explosion du Vésuve qui a détruit Pompéi et Herculanum. Et le Krakatoa, une autre explosion gigantesque. J’ai mélangé toutes ces choses et suis arrivé à Valyria – la magie en plus.

Attention : il y a d’importants spoilers concernant les cinq livres du Trône de fer à la suite. Poursuivez votre lecture à vos risques et périls !

SmarterTravel : L’un des thèmes dominants dans les premiers livres, on pourrait même dire que c’est le slogan de la série, c’est que l’hiver vient. À la fin de A Dance with Dragons, l’hiver n’est plus sur le point d’arriver, il est là. Que pouvez-vous nous dire sur le livre que vous êtes en train d’écrire, The Winds of Winter ?
George R. R. Martin : Déjà, j’ai posté un extrait en avant-première sur mon site, vous pouvez donc y lire le premier chapitre. Il y en aura un autre dans l’édition poche de A Dance with Dragons quand il sera publié cet été. Cela vous fera deux chapitres gratuits. Après, il va falloir attendre un moment.
Bien évidemment, je vais continuer l’histoire. Il y a eu pas mal de cliffhangers à la fin de A Dance with Dragons. Ils seront résolus assez tôt. Je vais ouvrir le roman avec les deux grosses batailles que j’ai amenées et qui sont inévitables, la bataille dans la glace et celle de Meereen – la bataille de la baie des Serfs. Tout partira de là.

SmarterTravel : Après ce qui est arrivé à Ned dans A Game of Thrones et ensuite à Robb dans A Storm of Swords, je me retrouve à lire vos livres avec une boule à l’estomac pas trop déplaisante.
George R. R. Martin : (rires)

SmarterTravel : Et pourtant, si Ned n’avait pas été tué cela serait devenu une série complètement différente. Pareil pour Robb. Saviez-vous à l’avance ce qui allait arriver à ces deux personnages ? Ou leur mort est quelque chose qui est devenue inévitable au fur et à mesure que vous écriviez ?
George R. R. Martin : Je le savais presque depuis le début. Je connais les temps forts de l’histoire, qui va vivre et qui va mourir. Il y a beaucoup de détails que je découvre lors de l’écriture. Pour certains personnages secondaires, je peux l’inventer au moment où j’écris. Si un des personnages principaux va se battre accompagné de six de ses amis, je ne sais pas nécessairement ce qui va arriver à ces six amis quand je m’assois pour écrire. Mais ce qui arrive aux personnages importants, le moment de leur mort, les événements qui vont faire basculer leur vie... tout a été planifié depuis le début.

SmarterTravel : À ce propos, beaucoup de gens pensent que vous avez tué Jon à la fin de A Dance with Dragons. Vous avez effectivement tendance à faire souffrir les Starks mais je sens dans mes tripes qu’il va probablement survivre. Vous voulez faire un commentaire à ce sujet ?
George R. R. Martin : (rires) Pas de commentaires.

SmarterTravel : Avec Jon n’occupant plus le poste de Lord Commandant – même s’il survit – je ne suis pas certain que le Mur ait beaucoup de chance de retenir les Autres maintenant que l’hiver est arrivé. Est-ce que ce n’est pas trop s’avancer que de dire qu’ils vont avancer vers le Sud dans The Winds of Winter ?
GRRM : Je ne veux pas trop en dire mais ce qui est certain c’est que vous allez voir beaucoup plus des Autres dans le prochain livre.

SmarterTravel : Dans A Feast for Crows et A Dance with Dragons, vous avez commencé à utiliser des étiquettes comme The Queen’s Hand ou The Iron Suitor pour les noms de chapitres, alors que dans les précédents volumes c’était toujours Jon ou Ned ou Arya, ce genre de noms. Est-ce un moyen d’explorer les questions d’identité ? En particulier avec Arya, Sansa et Theon, leur identité semble complètement changer.
George R. R. Martin : Oui, c’est exactement ce que je cherche à faire. Beaucoup d’identités sont malmenées dans ces livres.

SmarterTravel : Un autre thème qui émerge – il est présent tout du long mais devient plus clair avec l’épilogue de A Dance with Dragons – c’est que les personnages croyant être des joueurs importants du jeu des trônes ne sont en fait que des pions. Le vrai pouvoir est dans l’ombre. Était-ce une idée que vous vouliez développer dès le début ou est-elle apparue en cours de route ?
George R. R. Martin : Cela dépend de quel moment vous parlez. Quand j’ai commencé la série en 1991, je ne savais pas vraiment ce que ça allait être. Mais quand j’ai été bien avancé dans l’écriture de A Game of Thrones oui, je savais quels seraient les principaux thèmes développés et celui-ci en faisait partie. La nature du pouvoir et son utilisation, ce que font les gens pour accéder au pouvoir – cela fait partie des choses majeures que je développe.
L’énigme que pose Varys dans A Clash of Kings est l’une des questions centrales. Il évoque des hommes d’épée qui reçoivent des ordres contradictoires du roi, du prêtre ou du riche – à qui obéissent-ils ? Qui a vraiment le pouvoir ?

SmarterTravel : Vous avez passé pas mal de temps durant les deux derniers livres à remettre en place l’échiquier après les événements de la guerre des Cinq Rois. Les pièces ont été déplacées ou supprimées. Danaerys et les Autres se rapprochent des Sept Royaumes. L’hiver est arrivé. On a l’impression d’être entré dans le troisième acte ou d’être sur le point d’y entrer. Commencez-vous à voir la lumière à la fin du tunnel ?
George R. R. Martin : Je l’espère en tout cas. (rires) Ça a été un très long voyage. Je pense que je commence à voir la lumière mais ça reste un très long tunnel. Le dernier livre faisait 1 500 pages manuscrites. Les deux autres devraient être au moins aussi longs, ce qui fait 3 000 pages de plus à écrire. Cela fait un travail considérable.

J’ai atteint un point où je dois arrêter de penser à ce genre de choses sinon c’est trop intimidant. J’écris un chapitre à la fois, une scène à la fois, une ligne après l’autre. Je ne m’occupe pas du reste. Pas à pas, tôt ou tard, le voyage m’y amènera. 

(une interview traduite avec l’aimable autorisation de Josh Roberts et du site smartertravel.com. Voici la version originale)

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